Le studio parisien qui a donné vie à Vampyr et à Life is Strange traverse la période la plus incertaine de son histoire. Rebaptisé DON’T NOD en 2024, Dontnod a vu ses commissaires aux comptes déclencher une procédure d’alerte au printemps 2026, un signal qui, dans le droit des sociétés, ne se déclenche que lorsque la continuité de l’exploitation paraît menacée. Derrière les récits soignés et les héros tourmentés qui ont fait sa réputation, le studio joue désormais sa survie.
Une trésorerie qui pourrait s’épuiser avant la fin de l’année
Le cœur du problème tient en un chiffre. Au 7 avril 2026, DON’T NOD disposait d’environ 8,8 millions d’euros de liquidités. D’après les projections évoquées par les auditeurs, cette réserve pourrait être entièrement consommée dès novembre 2026 si rien ne change. Autrement dit, le studio dispose de quelques mois, pas de quelques années, pour trouver de l’oxygène.
La direction cherche des solutions de financement depuis plusieurs mois. Mais lors du conseil d’administration du 25 mai 2026, aucune des pistes étudiées n’avait débouché sur un engagement signé. Cette absence de filet de sécurité explique pourquoi la simple annonce de la procédure d’alerte a suffi à faire chuter le titre en Bourse et à raviver les craintes d’une fermeture pure et simple.
Tencent ferme le robinet
Le géant chinois Tencent, actionnaire de référence du studio, a clairement fait savoir qu’il ne participerait ni à une augmentation de capital, ni au financement des futurs projets en coproduction à court terme. Pour une entreprise qui comptait sur son principal actionnaire comme dernier recours, le message est brutal. Les autres investisseurs approchés par la direction ont, eux aussi, décliné.
Ce retrait illustre un changement de climat dans toute l’industrie. Après des années d’argent facile, les grands groupes trient leurs participations et coupent les branches jugées peu rentables. Les studios narratifs de taille moyenne, coûteux à faire tourner et difficiles à transformer en machines à succès, sont en première ligne.
Des sorties qui n’ont pas trouvé leur public
La crise ne tombe pas du ciel. Elle est d’abord commerciale. Banishers: Ghosts of New Eden, sorti en 2024, comme Lost Records: Bloom & Rage, plus récent, ont été salués par une partie de la critique et par un public de niche, mais sans jamais atteindre les objectifs de ventes internes sur PC, PlayStation 5 et Xbox Series.
Le coup le plus rude est venu d’Aphelion. Cette aventure de science-fiction, lancée le 28 avril 2026 pour un coût de production d’environ 8,5 millions d’euros, devait relancer la machine. Elle a débarqué avec un accueil mitigé, autour d’un Metascore de 64, loin des standards qui déclenchent les gros volumes de ventes. Un investissement lourd pour un retour modeste : dans la situation de DON’T NOD, c’était exactement ce qu’il ne fallait pas.
Ces échecs successifs s’ajoutent à un contexte social déjà tendu. Fin 2024, le studio avait annoncé un plan visant près de 69 postes, soit environ un tiers de ses effectifs parisiens, provoquant une grève et de vives critiques du syndicat. Deux ans plus tard, les marges de manœuvre se sont encore réduites.
Ce qui pourrait encore sauver le studio
Tout n’est pas joué. DON’T NOD garde plusieurs cartes en main. La première porte un nom de code, « P14 », un projet dans lequel le studio a beaucoup investi et dont une sortie anticipée est envisagée, quitte à réduire la voilure côté développement. La seconde tient à un partenariat qui, lui, se porte bien : un jeu financé par Netflix, développé au sein de l’équipe montréalaise et adossé à une grande licence, avance conformément aux engagements contractuels.
Ce contrat avec Netflix a d’ailleurs contribué à faire nettement progresser le chiffre d’affaires du studio sur son dernier exercice, porté par les revenus de développement plutôt que par les seules ventes de jeux. La direction cherche aussi à décrocher des missions de sous-traitance pour faire entrer de l’argent frais rapidement. Le modèle change : moins de gros paris à compte d’auteur, davantage de travail de prestation pour des tiers.
Pourquoi le sort de DON’T NOD nous concerne
Au-delà d’un studio, c’est une certaine idée du jeu vidéo qui vacille. DON’T NOD s’est bâti une identité sur des récits adultes, des personnages abîmés et des thèmes que peu osaient aborder, du deuil à l’identité en passant par les zones grises de la morale. Vampyr et son médecin vampire dans le Londres de 1918, ou les choix déchirants de Life is Strange, appartiennent à cette famille de jeux qui misent sur l’émotion plutôt que sur le spectacle permanent.
Si vous n’avez jamais tenté l’expérience, Vampyr reste facile à trouver et se prête bien à une redécouverte : l’édition disponible sur Vampyr en version physique permet de replonger dans ce Londres brumeux sans se ruiner. Une façon, aussi, de soutenir indirectement le type de création que défend le studio.
La suite se jouera dans les prochains mois. Soit DON’T NOD parvient à sécuriser un financement, à sortir « P14 » dans de bonnes conditions et à s’appuyer sur son accord avec Netflix, soit la question de sa survie se posera pour de bon avant la fin de l’automne. Nous suivrons le dossier de près.
Sources principales : Wikipédia, AFJV et le rapport financier annuel 2025 du studio.
